Mois: octobre 2014

Le péril vieux : Leonard fête ses 80 bougies

Leonard Cohen lors de sa deuxième série de concerts à l'Olympia, octobre 2012.

Leonard Cohen revient à l’Olympia, octobre 2012.

Dans le film Printemps 96 d’Armelle Brusq, on voyait déjà notre vieil homme faire des trucs capables d’épuiser plus d’un jeune. En 2008, c’est un jeune homme svelte qui vint rejoindre la scène de l’Olympia en quelques bonds graciles. Leonard, 75 ans frappés, fit ce soir là, pendant 3 heures durant, l’amour à nos oreilles. Parfois à genoux, souvent en chantant, il fête aujourd’hui ses 80 printemps. 

Une voix majeure 
Depuis mes 14 ans j’ai toujours pensé que c’était là une voix majeure de notre monde contemporain. Avec elle le texte a trouvé une voix royale, découchant du papier pour s’acoquiner au disque, pour aujourd’hui s’envoyer en l’ère du cloud. Qu’il me paraît loin soudain, l’été de mes 16 ans pendant lequel j’écoutais Joan of Arc en boucle sur un walkman aussi léger qu’un parpaing.

Aussi je pensais que ce retour sur scène en 2008 était un adieu, la première et dernière occasion pour moi de le voir « en vrai », ce maître chanteur. Ce fut une renaissance. Jetant un Fedora triomphant sur l’ensemble de son oeuvre, notre homme s’est mis à tourner dans le monde entier, aussi furieusement que U2 ou Britney Cyrus. Ses caisses étaient vides et nos oreilles pleuraient de joie. Après m’être cassé la tirelire pour assister au premier concert et étant dans une situation financière assez moyenne, j’ai par la suite bénéficié à deux reprises de la très grande générosité de mes camarades du forum Français Leonardcohensite.com, pour lequel j’ai écrit pas mal de choses à cette époque. J’ai offert l’un de mes trésors à Olivier pour équilibrer un peu la balance lors du concert de Marseille en 2010. Mais je dois toujours un (gros) billet de concert à Polyphrène qui m’a donné sa place à Paris en octobre 2012 (cf. photo).

Même à ce prix là, il ne vient pas nous entuber : concerts de trois heures, musiciens de talent comprenant des collaborateurs de longue date, un jeu de guitare démontrant un training musical consistant, des rappels en veux tu en voilà, des déclarations d’amour réciproques, des nouvelles chansons, disques et Live à pleurer de joie et des fan videos en roue libre sur YT. Le vieux sage, visiblement bien renseigné, laisse courir la rumeur, et business mis à part, jaillit bel et bien comme le grand poète accessible de son temps. Ce qui permet à certains fans hardcore, comme Albert Noonan, d’entrer dans la légende de la légende : à l’heure où j’écris ces lignes, sa version de Feels so Good, l’une des meilleures que j’ai pu trouver parmi les variations issues d’autres enregistrements sauvages, est absente des derniers albums.

Et alors que le bonhomme a toujours cultivé une certaine forme de mystère, pour ne pas dire de retrait, la gloire et les lauriers sont au rendez-vous. En pleine lumière, aux yeux et aux oreilles de tous, il récolte son dû, sans aucun équivoque possible. A l’âge où il est plus facile de raccrocher les gants, il vient remercier le public de l’avoir soutenu discrètement mais sûrement pendant 48 ans. Et le public le remercie d’avoir su garder un rapport intime et fraternel avec lui, conservant une ligne poétique forte, convoquant tour à tour la sexualité, l’Histoire, la religion et quelques blagounettes en sourdine. Le maintien d’un tel niveau d’exigence et de qualité dans son dialogue avec le public, au travers de toutes ces transformations sociales, économiques, technologiques et culturelles, a quelque chose d’héroïque.

Popular problems
Avec Popular Problems, son dernier album, Leonard se paye le luxe d’alterner chansons badines – comme l’opener Slow, aka « J’aime faire l’amour doucement » ou le closing track You got me singing, remerciant sa dernière conquête et son public de l’aider à « chanter Hallelujah » – et d’autres beaucoup plus graves, comme Nevermind et Did I Ever Love You : 

Les citronniers fleurissent
Les amandiers dépérissent
Ai-je été cette personne
Jurant de t’aimer pour toujours ?

Entretenant des relations compliquées avec son héritage judaïque, faisant mine de s’en détacher tout en le représentant de façon brillante, le voir prendre une telle position dans ces deux chansons est pour moi une preuve de courage et de confiance renouvelée. Dans The Future (1992) il prédisait « Tout va partir dans tous les sens, on n’aura plus de base de référence », mais aussi « votre vie privée va vous exploser à la gueule », plus de 10 ans avant la création de Facebook.  L’année dernière je suis allé écouter la soutenance de thèse d’une camarade de fac, dédiée à la poésie dans l’espace public. Commentaire d’un prof : « Il y a aujourd’hui un grave problème d’énonciation ». Une phrase simple que j’ai traduite comme l’un des principaux malaises made in France : « On ne sait plus qui parle à qui aujourd’hui et en quel nom ». Ce qui était encore à peu près le cas dans les années 90. Voir Leonard continuer à dire quelque chose en son nom propre en 2014 me rappelle à quel point son oeuvre est précieuse. Il y a comme un contrat poéthique passé avec son public, contrat duquel il ne s’est jamais vraiment départi.

Un héritage soutenu et fidèle
Leonard m’a séduit adolescent, pour son caractère intimiste, cette façon discrète, mystérieuse et éloquente d’approcher le rock, le folk et la chanson. D’y apporter une forme de spiritualité mêlée de sensualité, qui répondait à mon propre trouble  entre le mot et l’émoi. Il a tout changé. Preuve ultime que ce contrat et cette ligne de conduite artistique a creusé un puissant sillon dans la chanson contemporaine, il inspire toujours autant la jeune garde mondiale, de Nick Cave à Anna Calvi, de Mojave 3 aux frenchies comme Moriarty et aujourd’hui Yules. Et cela me réjouit car c’est souvent dans ces reprises que je retrouve la joie ultime de mes 14 ans, quand je découvrais Suzanne pour la première fois.

Sexe, religion et blagues plus ou moins étouffées
Prenant son ton austère et sensuel au premier degré, il m’a fallu du temps pour situer les blagounettes de ce « salopard paresseux en complet gris » (Going home). Blagues d’autant plus subtiles qu’elles sont souvent distillées sur ce même ton solennel, que ce soit les mouches avides de l’homme esseulé de One of us cannot be wrong au « Notre homme Cohen sur le terrain » (« Field commander Cohen »), dans laquelle il se moque vertement de sa propre mégalomanie et du rôle du « poète acteur de son temps ». Humour compris, sous des airs ascétiques et polis, sa chanson, shootée à l’écrit, a laissé le mot embellir le fruit très détendu du rock n roll, aux côtés de Dylan ou Reed. Sans pour autant jamais cracher sur ce qu’il nomme la « Tour de la chanson », ne désirant au fonds qu’y occuper une modeste chambre. On sent une admiration et une fascination réelle, de longue date pour la pop music, la chanson, le folk. Un respect toujours affiché pour des gens comme Ray Charles et Edith Piaf. Une humble demande de reconnaissance mutuelle, adressée à des fantômes, ne fait qu’élever tout le bâtiment. Cohen a su unifier le profane et le sacré, le beau et le pop, le mot et la musique, l’écrit et le chant. Et brillamment accompagné la mue de la poésie, du support livre à l’ère du streaming. Le 20ème siècle lui est redevable de ça. Le 21ème en profite encore.

Sylvain Thuret 
Des jours sans nuit
22 octobre 2014