Mois: juillet 2017

America – Ginsberg 56

America.
America je t’ai tout donné et maintenant je ne suis rien.

America 2 dollars et 27 cents 17 janvier 1956.
Je ne supporte plus mes pensées.
America quand arrêterons nous la guerre humaine ?
Va te faire foutre avec ta bombe atomique.
Je ne suis pas dans mon assiette arrête de me chercher je n’écrirai pas mon poème avant d’avoir retrouvé mes esprits.

Quand seras tu angélique ? Quand te débarrasseras tu de tes vêtements ? Quand assumeras tu un regard sur tes tombes ? Quand mériteras tu ton million de Trotskistes ?

America, pourquoi tes bibliothèques sont elles remplies de larmes ?
America quand enverras-tu tes oeufs en Inde ?
J’en ai marre de tes exigences impossibles : quand pourrais je me rendre dans un supermarché et me procurer ce dont j’ai besoin avec ma belle petite gueule ? America après tout c’est toi et moi qui sommes parfaits pas le prochain monde.

Tes rouages sont trop lourds pour moi. Tu as fait en sorte que je veuille devenir un saint. Il doit bien y avoir un autre moyen de régler cette dispute.

Burroughs est à Tanger je ne pense pas qu’il rentrera tout cela est glauque.
Es-tu glauque ou est ce une sorte de mauvaise blague ? J’essaye d’en venir au fait. Je refuse d’abandonner mes obsessions America arrête de me chercher je sais ce que je fais. America les prunes tombent de l’arbre je n’ai pas lu les informations depuis des mois chaque jour quelqu’un passe au tribunal pour meurtre.

America je suis ému par le sort des Wobblies.
America autrefois j’étais communiste quand j’étais petit et je n’en suis pas désolé.

Je fume de l’herbe dès que l’occasion se présente.
Je m’assois dans la maison pendant des jours et regarde les roses sur le mur du placard. Chaque fois que je vais à Chinatown je me saoule et ne m’envoie jamais en l’air.

J’ai pris ma décision il va y avoir des problèmes.
Tu aurais du me voir quand je lisais Marx.
Mon psy pense que je vais parfaitement bien.
Je ne dirai pas la prière du seigneur.
J’ai des visions mystiques et reçois des vibrations cosmiques.
America je ne t’ai toujours pas dit ce que tu avais fait à Tonton Max après qu’il soit venu de Russie.

C’est à toi que je cause.
Vas-tu laisser notre vie privée dominée par Time Magazine ?
Je suis obsédé par Time Magazine. Je le lis chaque semaine. Sa couverture me fixe obstinément à chaque fois que je passe le coin de la boutique de bonbons.
Je le lis au sous-sol de la Bibliothèque publique de Berkeley.

Ca me parle toujours de responsabilité. Les hommes d’affaire sont sérieux. Les producteurs de cinéma sont sérieux. Tout le monde est sérieux sauf moi.

Il me vient à l’idée que je suis toi.
Ca y est je me parle à nouveau.

L’Asie se monte contre moi.
Je ne donne pas cher de mon biscuit Chinois.
Je ferais mieux de considérer mes ressources nationales.
Mes ressources nationales consistent en deux joints d’herbe, des millions de quéquettes, des pans impubliables de ma vie allant à 2000 km/h et vingtcinqmille asiles psychiatriques.

Je passe sous silence mes prisons ainsi que des millions de gens pauvres vivant dans mes pots de fleur sous la lumière de 500 soleils.

J’ai déjà aboli les bordels en France, Tanger est sur ma liste.
Mon ambition est de devenir Président malgré le fait que je sois catholique.

America,  comment écrire une glorieuse litanie en accord avec ton humeur idiote ?
Je vais continuer comme Henry Ford mes strophes sont aussi individuelles que ses automobiles et bien plus elles sont toutes de sexe différents.

America je te vendrai des strophes 2500 dollars pièce 500 de moins que sur ton ancienne strophe.
America libère Tom Mooney.
America sauve les partisans Espagnols.
America Sacco et Vanzetti ne doivent pas mourir.
Je suis les gars de Scottsboro.

America quand j’avais 7 ans moman m’a emmené à une réunion de communistes ils nous ont vendu des pois chiches plusieurs par ticket un ticket coûte un nickel et les discours étaient libres tout le monde était angélique et concerné envers le sort des ouvriers tout cela était si sincère tu n’as pas idée à quel point le parti était bon en 1835 Scott Nearing était un grand et vieil homme un vrai bonhomme Maman Bloor m’a fait pleurer une fois j’ai même vu Israel Amter de mes yeux. Tout le monde devait être un espion.

America tu ne veux pas vraiment entrer en guerre. America ce sont ces fichus Russes. Ces Russes, ces Russes et aussi ces Chinois. Et ces Russes. La Russie veut nous dévorer vivants. La Russie est avide de pouvoir. Elle veut nous soutirer nos voitures de nos garages. Elle veut faire main basse sur Chicago. Elle a besoin d’un Readers Digest rouge, elle veut déporter nos usines automobiles en Sibérie.

Lui vouloir une bureaucratie à la source de nos stations essence. Ce n’est pas bon. Huh. Lui vouloir apprendre à lire aux Indiens. Lui a besoin de nègres noirs et costauds. Aaah. Elle veut que l’on travaille 16h par jour. Au secours !

America c’est vraiment grave.
America c’est l’impression que j’ai quand je regarde la télévision. America est-ce bien ton reflet ?

Je ferais mieux de m’y mettre.
C’est vrai je ne veux pas me retrouver dans l’Armée ou tourner des écrous à la chaîne, j’ai la vue courte et suis d’humeur psychopathe de toute façon.

America je mets ma main gay à la pâte.

Traduction S.T.

And the band kept playing on

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La disparition de George Romero la semaine dernière mérite plus qu’un tweet. Si en 2011 j’ai eu l’immense joie d’interviewer Joe Dante dans le cadre du Festival d’Amiens, l’idée de faire de même avec John Carpenter et George Romero demeurait un doux rêve, ces 3 là ayant formé la Face B du « Nouvel Hollywood ». Mais les années passent et, comme on nous le rappelle un peu trop cruellement ces temps-ci, « les soleils meurent aussi ». 

Pétri de défiance à l’égard des institutions et doté d’un regard acéré sur la société contemporaine, George Romero a révolutionné le cinéma en faisant, dans le cadre du genre, un portrait saisissant de nos moeurs. Si John cache son humanité sous une colère tellurique – certainement le moins rigolo des trois à l’écran -, Joe, plus tendre, jette pourtant des traits tout aussi acides tandis que George, avec son regard aimant, représente une synthèse de ses deux frères de cinéma. Capable de manier l’humour potache, l’horreur tantôt glaçante tantôt cartoon et offrant un constat critique que n’aurait pas renié Debord sur l’évolution des moeurs sociales, politiques et médiatiques, il était capable de poser, en un même élan, une gueulante aussi puissante que John, tout en conservant un regard doux amer. En hommage, je re-publie ici mon second texte sur le maître, datant de 2007.

Land of the Dead : le feu d’artifice Romero

Dans Land of the dead, dernier film en date de la saga Romérienne, long déclin de l’empire américain s’étalant sur 40 ans, l’action se situe dans une gated city, telle qu’on en trouve de nos jours aux Etats-Unis. Tout autour, les zombies, comme autant de figures de l’autre, du pauvre, du sdf, du minoritaire et du pastiche de l’american society, occupent l’ensemble des terres dévastées. 

Ciment spectaculaire de l’unité nationale, le feu d’artifice est désormais employé par les humains à des fins stratégiques, pour ralentir la progression des zombies. Comme on jetterait du jeu et du pain à la plèbe. C’est d’ailleurs l’une des grandes forces du cinéaste : distribuer son discours sur les différentes figures peuplant ses films, loin des polarités manichéennes.

Dire beaucoup avec une simple image est l’apanage des plus grands cinéastes. En choisissant le motif d’un spectacle national comme artifice, Romero critique la machine à rêve et les institutions.

Une première fois, le stratagème des survivants se révèle efficace, les zombies levant les yeux vers le ciel comme à la parade. Le ciment national est alors mis à mal, non sans une certaine roublardise. La seconde fois, contre toute attente, la poudre aux yeux ne fonctionne plus.

« (…) dans un fantastique coup de cinéma, un des zombies baisse la tête, puis les autres l’imitent. (…) Leur évolution a maintenant atteint le stade où ils ne sont plus dupes de cette petite mise en scène. (…) Le récit de Romero, lorsqu’il opère un renversement aussi total et aussi fort, s’aligne sur les opprimés qui sont suffisamment intelligents pour prendre et exercer le pouvoir »*. 

Il devient clair à cet instant précis que les zombies, c’est nous, gogos que l’on tente de gaver de mirages… mais à qui on ne peut la faire indéfiniment.

Au moment du grand final, quand la diligence quitte la ville avec à son bord un petit groupe de survivants, les derniers feux sont utilisés sans raison apparente. C’est pourtant la dernière image du film. Le geste est flamboyant, renvoyant la machine Hollywoodienne et son souci permanent du contrôle et du Happy End à sa dimension la plus commerciale.

Le zombi qu’il faudrait distraire avec ce dernier plan satirique, c’est le spectateur, habitué à une escalade d’artifices, et ce au détriment du sens. Sommes nous dupes ou complices ? Etre complice de Romero c’est comprendre exactement la place et le sens de ces images là, qui parsèment et fondent le sel de tout son cinéma. Et des images de cette force, il y en a un paquet dans sa filmographie.

Toute sa colère et son intelligence revancharde s’exprime ici, au travers d’une image finale qui semble être un détail… et qui n’en est absolument pas un. Pour moi ce plan final exprime clairement l’ironie du réalisateur, qui se sait coincé dans une économie qui ne veut pas encourager les esprits. Cette image dit « voici l’état de notre monde, j’espère que vous avez aimé le pop corn ». Il est évident que cette acuité manque au cinéma actuel. Un cinéma de pure exploitation commerciale qui semble lui avoir tout repris, sauf son essence même : un regard d’une intelligence folle. So long George.

*Adrian Martin, in Politique des zombies : l’Amérique selon George A. Romero,
coordonnée par Jean-Baptiste Thoret.

S.T. / A.T.

Notes sur Okja

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No Totoro
La dernière fable de Bong Joon-ho compare in fine l’impérialisme US au nazisme (le petit porcelet que ses parents font échapper de l’abattoir), retourne et prolonge à la fois les motifs de The Host (la petite fille était prisonnière de la bête, motif de l’occupant américain) et, comme à l’habitude de son réalisateur, le ton évolue avec une facilité déconcertante : de Belle et Sébastien, on passe à la pantalonnade écologiste sur le mode 12 Monkeys pour finir sur No Logo. Le début est formidable et family friendly, avec une photo superbe et un cadrage d’une grande fluidité, le milieu plan plan et la fin glaçante, loin du bucolisme initial.

Ces cochons de Netflix
Concernant la « chronologie des médias » aujourd’hui complètement obsolète, voir un film aussi vif débouler immédiatement sur Netflix est assez réjouissant.

Cela fait 2 mois et demi que j’attends la dispo de la dernière comédie de Ridley Scott, à savoir Alien Covenant. Je suis prêt à payer pour ça mais quelqu’un a décidé, quelque part, que euh, il fallait attendre. Attendre. J’ai beau être un « Xennial », selon la dernière nomenclature en vigueur, ayant attendu des années la sortie de films eighties au vidéoclub de mon quartier, pas sûr que dans 6 mois je sois encore disposé à payer la somme que je suis prêt à mettre en ce week-end du 14 juillet. Idem pour le dernier James Gray, que j’achèterai de toute façon en blu-ray.

On a passé un cap il y a 17 ans avec l’effondrement des tours. Mais ça, certains ne l’ont pas encore bien digéré. Economiquement parlant, si ce n’est pas disponible tout de suite sur le digital, c’est mort, dead, over cramé. Perte de business. Perte de temps, perte d’intérêt. Quand je vois Logan débouler sur des canaux payants plus d’un mois après la dispo du RIP HD, j’ai l’impression qu’on me refile un rerun moisi de Madame est servie. C’est aussi ça la roublardise d’Okja et de sa mise à disposition immédiate sur le marché. Le cochon, c’est le film lui même, que l’on va chercher en Corée pour faire « global », pour faire auteur, pour faire cool (choisissez l’adjectif qui convient le mieux). Complice comptable de cette gentille et parfois mordante critique, Netflix compte là dessus pour développer son attractivité en titillant le désir de digital coolitude des Y et des Z. Parce que globalement, on est en 2017. Et comme dans The Host et Snowpiercer, le film se termine en demie teinte sur la mort de plusieurs et la naissance d’un seul.

S.T.