Non classé

America – Ginsberg 56

America.
America je t’ai tout donné et maintenant je ne suis rien.

America 2 dollars et 27 cents 17 janvier 1956.
Je ne supporte plus mes pensées.
America quand arrêterons nous la guerre humaine ?
Va te faire foutre avec ta bombe atomique.
Je ne suis pas dans mon assiette arrête de me chercher je n’écrirai pas mon poème avant d’avoir retrouvé mes esprits.

Quand seras tu angélique ? Quand te débarrasseras tu de tes vêtements ? Quand assumeras tu un regard sur tes tombes ? Quand mériteras tu ton million de Trotskistes ?

America, pourquoi tes bibliothèques sont elles remplies de larmes ?
America quand enverras-tu tes oeufs en Inde ?
J’en ai marre de tes exigences impossibles : quand pourrais je me rendre dans un supermarché et me procurer ce dont j’ai besoin avec ma belle petite gueule ? America après tout c’est toi et moi qui sommes parfaits pas le prochain monde.

Tes rouages sont trop lourds pour moi. Tu as fait en sorte que je veuille devenir un saint. Il doit bien y avoir un autre moyen de régler cette dispute.

Burroughs est à Tanger je ne pense pas qu’il rentrera tout cela est glauque.
Es-tu glauque ou est ce une sorte de mauvaise blague ? J’essaye d’en venir au fait. Je refuse d’abandonner mes obsessions America arrête de me chercher je sais ce que je fais. America les prunes tombent de l’arbre je n’ai pas lu les informations depuis des mois chaque jour quelqu’un passe au tribunal pour meurtre.

America je suis ému par le sort des Wobblies.
America autrefois j’étais communiste quand j’étais petit et je n’en suis pas désolé.

Je fume de l’herbe dès que l’occasion se présente.
Je m’assois dans la maison pendant des jours et regarde les roses sur le mur du placard. Chaque fois que je vais à Chinatown je me saoule et ne m’envoie jamais en l’air.

J’ai pris ma décision il va y avoir des problèmes.
Tu aurais du me voir quand je lisais Marx.
Mon psy pense que je vais parfaitement bien.
Je ne dirai pas la prière du seigneur.
J’ai des visions mystiques et reçois des vibrations cosmiques.
America je ne t’ai toujours pas dit ce que tu avais fait à Tonton Max après qu’il soit venu de Russie.

C’est à toi que je cause.
Vas-tu laisser notre vie privée dominée par Time Magazine ?
Je suis obsédé par Time Magazine. Je le lis chaque semaine. Sa couverture me fixe obstinément à chaque fois que je passe le coin de la boutique de bonbons.
Je le lis au sous-sol de la Bibliothèque publique de Berkeley.

Ca me parle toujours de responsabilité. Les hommes d’affaire sont sérieux. Les producteurs de cinéma sont sérieux. Tout le monde est sérieux sauf moi.

Il me vient à l’idée que je suis toi.
Ca y est je me parle à nouveau.

L’Asie se monte contre moi.
Je ne donne pas cher de mon biscuit Chinois.
Je ferais mieux de considérer mes ressources nationales.
Mes ressources nationales consistent en deux joints d’herbe, des millions de quéquettes, des pans impubliables de ma vie allant à 2000 km/h et vingtcinqmille asiles psychiatriques.

Je passe sous silence mes prisons ainsi que des millions de gens pauvres vivant dans mes pots de fleur sous la lumière de 500 soleils.

J’ai déjà aboli les bordels en France, Tanger est sur ma liste.
Mon ambition est de devenir Président malgré le fait que je sois catholique.

America,  comment écrire une glorieuse litanie en accord avec ton humeur idiote ?
Je vais continuer comme Henry Ford mes strophes sont aussi individuelles que ses automobiles et bien plus elles sont toutes de sexe différents.

America je te vendrai des strophes 2500 dollars pièce 500 de moins que sur ton ancienne strophe.
America libère Tom Mooney.
America sauve les partisans Espagnols.
America Sacco et Vanzetti ne doivent pas mourir.
Je suis les gars de Scottsboro.

America quand j’avais 7 ans moman m’a emmené à une réunion de communistes ils nous ont vendu des pois chiches plusieurs par ticket un ticket coûte un nickel et les discours étaient libres tout le monde était angélique et concerné envers le sort des ouvriers tout cela était si sincère tu n’as pas idée à quel point le parti était bon en 1835 Scott Nearing était un grand et vieil homme un vrai bonhomme Maman Bloor m’a fait pleurer une fois j’ai même vu Israel Amter de mes yeux. Tout le monde devait être un espion.

America tu ne veux pas vraiment entrer en guerre. America ce sont ces fichus Russes. Ces Russes, ces Russes et aussi ces Chinois. Et ces Russes. La Russie veut nous dévorer vivants. La Russie est avide de pouvoir. Elle veut nous soutirer nos voitures de nos garages. Elle veut faire main basse sur Chicago. Elle a besoin d’un Readers Digest rouge, elle veut déporter nos usines automobiles en Sibérie.

Lui vouloir une bureaucratie à la source de nos stations essence. Ce n’est pas bon. Huh. Lui vouloir apprendre à lire aux Indiens. Lui a besoin de nègres noirs et costauds. Aaah. Elle veut que l’on travaille 16h par jour. Au secours !

America c’est vraiment grave.
America c’est l’impression que j’ai quand je regarde la télévision. America est-ce bien ton reflet ?

Je ferais mieux de m’y mettre.
C’est vrai je ne veux pas me retrouver dans l’Armée ou tourner des écrous à la chaîne, j’ai la vue courte et suis d’humeur psychopathe de toute façon.

America je mets ma main gay à la pâte.

Traduction S.T.

And the band kept playing on

romero35.jpg
La disparition de George Romero la semaine dernière mérite plus qu’un tweet. Si en 2011 j’ai eu l’immense joie d’interviewer Joe Dante dans le cadre du Festival d’Amiens, l’idée de faire de même avec John Carpenter et George Romero demeurait un doux rêve, ces 3 là ayant formé la Face B du « Nouvel Hollywood ». Mais les années passent et, comme on nous le rappelle un peu trop cruellement ces temps-ci, « les soleils meurent aussi ». 

Pétri de défiance à l’égard des institutions et doté d’un regard acéré sur la société contemporaine, George Romero a révolutionné le cinéma en faisant, dans le cadre du genre, un portrait saisissant de nos moeurs. Si John cache son humanité sous une colère tellurique – certainement le moins rigolo des trois à l’écran -, Joe, plus tendre, jette pourtant des traits tout aussi acides tandis que George, avec son regard aimant, représente une synthèse de ses deux frères de cinéma. Capable de manier l’humour potache, l’horreur tantôt glaçante tantôt cartoon et offrant un constat critique que n’aurait pas renié Debord sur l’évolution des moeurs sociales, politiques et médiatiques, il était capable de poser, en un même élan, une gueulante aussi puissante que John, tout en conservant un regard doux amer. En hommage, je re-publie ici mon second texte sur le maître, datant de 2007.

Land of the Dead : le feu d’artifice Romero

Dans Land of the dead, dernier film en date de la saga Romérienne, long déclin de l’empire américain s’étalant sur 40 ans, l’action se situe dans une gated city, telle qu’on en trouve de nos jours aux Etats-Unis. Tout autour, les zombies, comme autant de figures de l’autre, du pauvre, du sdf, du minoritaire et du pastiche de l’american society, occupent l’ensemble des terres dévastées. 

Ciment spectaculaire de l’unité nationale, le feu d’artifice est désormais employé par les humains à des fins stratégiques, pour ralentir la progression des zombies. Comme on jetterait du jeu et du pain à la plèbe. C’est d’ailleurs l’une des grandes forces du cinéaste : distribuer son discours sur les différentes figures peuplant ses films, loin des polarités manichéennes.

Dire beaucoup avec une simple image est l’apanage des plus grands cinéastes. En choisissant le motif d’un spectacle national comme artifice, Romero critique la machine à rêve et les institutions.

Une première fois, le stratagème des survivants se révèle efficace, les zombies levant les yeux vers le ciel comme à la parade. Le ciment national est alors mis à mal, non sans une certaine roublardise. La seconde fois, contre toute attente, la poudre aux yeux ne fonctionne plus.

« (…) dans un fantastique coup de cinéma, un des zombies baisse la tête, puis les autres l’imitent. (…) Leur évolution a maintenant atteint le stade où ils ne sont plus dupes de cette petite mise en scène. (…) Le récit de Romero, lorsqu’il opère un renversement aussi total et aussi fort, s’aligne sur les opprimés qui sont suffisamment intelligents pour prendre et exercer le pouvoir »*. 

Il devient clair à cet instant précis que les zombies, c’est nous, gogos que l’on tente de gaver de mirages… mais à qui on ne peut la faire indéfiniment.

Au moment du grand final, quand la diligence quitte la ville avec à son bord un petit groupe de survivants, les derniers feux sont utilisés sans raison apparente. C’est pourtant la dernière image du film. Le geste est flamboyant, renvoyant la machine Hollywoodienne et son souci permanent du contrôle et du Happy End à sa dimension la plus commerciale.

Le zombi qu’il faudrait distraire avec ce dernier plan satirique, c’est le spectateur, habitué à une escalade d’artifices, et ce au détriment du sens. Sommes nous dupes ou complices ? Etre complice de Romero c’est comprendre exactement la place et le sens de ces images là, qui parsèment et fondent le sel de tout son cinéma. Et des images de cette force, il y en a un paquet dans sa filmographie.

Toute sa colère et son intelligence revancharde s’exprime ici, au travers d’une image finale qui semble être un détail… et qui n’en est absolument pas un. Pour moi ce plan final exprime clairement l’ironie du réalisateur, qui se sait coincé dans une économie qui ne veut pas encourager les esprits. Cette image dit « voici l’état de notre monde, j’espère que vous avez aimé le pop corn ». Il est évident que cette acuité manque au cinéma actuel. Un cinéma de pure exploitation commerciale qui semble lui avoir tout repris, sauf son essence même : un regard d’une intelligence folle. So long George.

*Adrian Martin, in Politique des zombies : l’Amérique selon George A. Romero,
coordonnée par Jean-Baptiste Thoret.

S.T. / A.T.

Notes sur Okja

19883954_10213776134257983_451707179764193612_n.jpg

No Totoro
La dernière fable de Bong Joon-ho compare in fine l’impérialisme US au nazisme (le petit porcelet que ses parents font échapper de l’abattoir), retourne et prolonge à la fois les motifs de The Host (la petite fille était prisonnière de la bête, motif de l’occupant américain) et, comme à l’habitude de son réalisateur, le ton évolue avec une facilité déconcertante : de Belle et Sébastien, on passe à la pantalonnade écologiste sur le mode 12 Monkeys pour finir sur No Logo. Le début est formidable et family friendly, avec une photo superbe et un cadrage d’une grande fluidité, le milieu plan plan et la fin glaçante, loin du bucolisme initial.

Ces cochons de Netflix
Concernant la « chronologie des médias » aujourd’hui complètement obsolète, voir un film aussi vif débouler immédiatement sur Netflix est assez réjouissant.

Cela fait 2 mois et demi que j’attends la dispo de la dernière comédie de Ridley Scott, à savoir Alien Covenant. Je suis prêt à payer pour ça mais quelqu’un a décidé, quelque part, que euh, il fallait attendre. Attendre. J’ai beau être un « Xennial », selon la dernière nomenclature en vigueur, ayant attendu des années la sortie de films eighties au vidéoclub de mon quartier, pas sûr que dans 6 mois je sois encore disposé à payer la somme que je suis prêt à mettre en ce week-end du 14 juillet. Idem pour le dernier James Gray, que j’achèterai de toute façon en blu-ray.

On a passé un cap il y a 17 ans avec l’effondrement des tours. Mais ça, certains ne l’ont pas encore bien digéré. Economiquement parlant, si ce n’est pas disponible tout de suite sur le digital, c’est mort, dead, over cramé. Perte de business. Perte de temps, perte d’intérêt. Quand je vois Logan débouler sur des canaux payants plus d’un mois après la dispo du RIP HD, j’ai l’impression qu’on me refile un rerun moisi de Madame est servie. C’est aussi ça la roublardise d’Okja et de sa mise à disposition immédiate sur le marché. Le cochon, c’est le film lui même, que l’on va chercher en Corée pour faire « global », pour faire auteur, pour faire cool (choisissez l’adjectif qui convient le mieux). Complice comptable de cette gentille et parfois mordante critique, Netflix compte là dessus pour développer son attractivité en titillant le désir de digital coolitude des Y et des Z. Parce que globalement, on est en 2017. Et comme dans The Host et Snowpiercer, le film se termine en demie teinte sur la mort de plusieurs et la naissance d’un seul.

S.T.

En marche ou crève

The-Long-Walk.jpg

En rumeur, l’adaptation de l’un des premiers romans de Richard « Stephen King » Bachman accompagne la déferlante de sorties cinéma et TV basée sur l’oeuvre du maître.

Actuellement sur les petits écrans, Stranger Things citait, à minima, 4 figures clés de la teen culture 80’s : Steven Spielberg (ET), John Carpenter (The Thing), Joe Dante (Explorers) et Stephen King (The Body, aka Stand by me au cinéma). Et c’est vrai que l’auteur horrifique a plus que jamais le vent en poupe.

Après l’adaptation télévisuelle d’Under the Dome et 22.11.63, pas moins de 7 projets majeurs sont annoncés :
The Dark Tower : Akiva Goldsman à la production, tu auras peur ;
– It : Cory Fukunaga a jeté l’éponge et le setting fondateur des sixties, soit l’enfance de King, n’est pas respecté. Donc ça aussi ça fait très peur ;
Une nouvelle adaptation TV de The Mist en série : d’après la longue nouvelle Brume en Français, variation sur le thème du Dawn of the Dead de Romero (lui même variation du Masque de la mort rouge de Poe) et déjà adaptée pour le cinéma par Frank Darabont MAJ 14.07.2017 : AVOID! ;
Mr Mercedes : David « Ally McBeal » Kelley est listé, après sa présence au générique de 22.11.63. J’ai aperçu des images. Noir, sans concession. Intéressant ;
The Talisman : annoncé comme étant produit par Amblin Television. Donc les petites mains de Spielberg seraient de la partie. Ca fait très longtemps je crois que Spielberg a dit son intérêt pour ces deux romans écrits à 4 mains avec Peter Straub.
The Stand, annoncé également.

L’été de mes 13 ans j’ai eu à choisir entre Ca/It et Marche ou crève (The Long Walk). J’ai choisi Ca. 25 ans plus tard, je profite d’un week end de trois jours pour enfin me mettre En marche. Je découvre l’une des oeuvres les plus passionnantes de King. Dans un avenir indéterminé et totalitaire, des jeunes gens s’inscrivent de leur plein gré à une marche annuelle, encadrée par l’armée américaine et retransmise à la télévision. Ils sont une centaine à avoir été sélectionnés. Agés de 14 à 20 ans, l’ennui, la défection parentale ainsi qu’un mélange de défiance et de croyance premier degré en La Marche semblent être leur seule raison d’être là. Dès que l’un deux s’arrête à plus de trois reprises, il est sommairement exécuté.

Bien que l’histoire épouse le cheminement d’un seul personnage, King fait émerger une bonne dizaine de portraits, sans crier gare et sans effort. Pas de description à rallonge, pas de cliffhanger lourdingue avec dénouement 3 chapitres plus loin  (une scorie chez lui). Juste une ligne droite, une étude de caractères, une critique coupante du draft. Ce roman jumeau de The Running Man, qui à la base narrait la traque d’un everyday man poursuivi à travers tout le pays, porte en lui le sentiment de défiance contre-culturelle de son époque.

Critique de la société du spectacle, critique des corps d’état, critique des autorités : ces deux romans de jeunesse disent toute la défiance envers le monde des adultes et d’une façon plus large, la conduite de leur pays.

On pense à la demonstration de Kent state, qui le 4 mai 70 s’est terminée dans un bain de sang. On pense aux films de genre Eco-Sociaux de l’époque – Rollerball, Soylent Green, Silent Running – et à leur pendant potache, le Deathrace 2000 de l’écurie Corman.

Cette contre culture première main chez King, s’est quelque peu diluée dans le grand guignol dans des années 80. En 1986 dans ItKing juxtapose son enfance dans les années 60 avec le present era des années Reagan. Ce Ronald McDonald de foire qui dévore les enfants, ne serait-il pas lui aussi la twisted figure de l’Oncle Sam ?

Dans l’attente de voir une adaptation filmée, qui pourrait donner une oeuvre sèche remettant la teensploitation à sa place, ce roman figure selon moi aux côtés du meilleur de King, à savoir The Gunslinger et Salem’s Lot.

S.T.

Un américain parapluie

C94iwXoXoAEp45D.jpgC’est un amoureux intransigeant de Jazz. Elle est apprentie actrice. Ils se rencontrent un soir dans la Cité des Stars…

La la land de Damien Chazelle s’impose comme un film générationnel fort, au même titre que Drive dont il partage la principale vedette masculine. Comédie romantique teintée de Musical et d’amour impossible, le film se veut le miroir d’un monde culturel où tout cohabite : la comédie musicale US, sa ré-interprétation Made in France, le Jazz, une reprise de Ah ah et les smartphones. Tout semble se mélanger de façon fluide. C’est en apparence la célébration de notre époque Spotify-Google

Sauf que lui veut sa cave de jazz et le mystère d’une musique secrète, au coeur de la nuit Noire et appréciée d’une poignée de plus en plus clairsemée de mélomanes. Tandis qu’elle veut les paillettes d’une vie riche et superficielle. Bref entre eux, c’est le jour et la nuit. Au delà du discours sur le show Vs business, qui fait régulièrement le sujet à peine caché de certaines oeuvres US, il y a bien quelque chose qui ne fonctionne pas entre eux et dans ce monde apparement si fluide et idyllique. A la communauté amoureuse, le film oppose l’individualisme.

Les regards de chien battu de Gosling, l’alchimie parfaite avec sa partenaire, la sublime Emma Stone repérée il y a déjà 10 ans dans Superbad, le travail sur les couleurs, les musical numbers, la façon de capter la nuit… Après le gentillet-mais-faut-pas-pousser Whiplash, qui disait l’amour du Jazz mais peinait à faire vivre « un monde autour », Chazelle cristallise ici, au delà d’une rencontre désenchantée, l’agrégat culturel de notre époque. Ce monde là, le film le dessine aussi bien qu’il le questionne. Dans les années 70 et 80, la culture et le cinéma étaient encore des questions sociales centrales. Il fallait se battre pour ne pas rester KO. Et selon ce que l’on choisissait, Johnny Cash ou Halliday, Mozart ou Sheila, tendait à vous définir au sein du groupe. La culture était une quête en soi. Aujourd’hui, tout est virtuellement accessible mais le savoir et le partage n’est plus la question. C’est pour moi le message sous-jacent de La la land.

Après la déception Marc Webb, la disparition de Craig Brewer, le meh Baumbach et en attendant de revoir Dunham post Girls,  Chazelle trouve toute sa place, avec Jake Paltrow et JC Chandor, sur mon radar US.

S.T.

A voir

Les Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy, 1964.

Singing in the Rain, Stanley Donen & Gene Kelly, 1952.

United Airlines, Take me along, Michael Cimino, 1967.
500 Days of summer, Marc Webb, 2009.
The Fabulous Baker Boys, Steve Kloves, 1989.

Photo didacte : l’histoire de Vivian Maier

VM19XXW03458-12-MC.jpg

OCS diffuse en ce moment le film dédié à Vivian Maier, photographe franco-américaine qui connaît aujourd’hui une reconnaissance posthume.

Du still à revendre
Habitué des brocantes et ventes aux enchères, John Maloof a le pif et la bonne fortune de faire l’acquisition de simples boites en carton. Qui contiennent un morceau de notre histoire contemporaine.Ces cartons appartiennent à une photographe, Vivian Maier, restée dans l’ombre toute sa vie. Maloof en remonte le fil, et les bobines. D’origine française, elle travaille comme nounou et au cœur des années 50 et 60 évolue notamment entre Chicago et New York. Une activité qui lui permet d’organiser son temps et ses journées avec un minimum de contraintes financières. De foyer en foyer, elle en profite ainsi pour arpenter les rues, mais aussi le monde entier.

Des histoires de la rue à l’intimité de Phil Donahue, en passant par les visages et paysages de Saint-Julien-en-Champsaur en France, Vivian a témoigné de son temps, pour mourir seule, en 2009, dans l’indifférence de ceux qui la voyaient comme une vieille fille excentrique, quelque peu acariâtre. Soit 40 ans d’instantanés au cadre tétanisant de précision et de beauté, dont les sujets sont les fruits d’un éphémère urbain aujourd’hui disparu.

Les questions affleurent. Comment a t’elle pu prendre toutes ces photos sans être inquiétée ? Au début des années 50, cette grande gigue aux traits anonymes, tenant un petit boîtier noir au niveau du bassin, n’inspirait visiblement pas la méfiance de ses contemporains. Sa taille explique potentiellement la tenue de son cadre, régulièrement entre contre plongée et plan américain. Kubrick a fait la carrière que l’on sait sur une première expérience photographique pour Life. Qu’elle collectionnait entre autres newspapers du sol au plafond…

Il y a quelque chose d’émouvant à découvrir aujourd’hui, par le travail et l’opiniâtreté de John Maloof, cette identité à la fois forte et discrète. Une identité qui questionne nos choix, notre regard et notre consommation des images, qui chaque jour cartographie chaque parcelle individuelle pour un oubli collectif immédiat.

Magnifique perdante
Après Sugar Man en 2012, néo-docu qui remettait en scène le talent oublié de Sixto Rodriguez, Finding Vivian Maier rend hommage à une nouvelle figure déterminante de notre passé immédiat. Cette archéologie néo-retro qui préoccupe également l’univers du jeu vidéo, semble quelque peu bousculer l’histoire officielle de la photographie. Maloof fait en effet état des premières réactions négatives d’institutions US comme le MOMA, rebutées à l’idée d’exposer une inconnue.

L’ironie de cette présente diffusion sur OCS : une expo dédiée au travail de Walker Evans se tient actuellement à Beaubourg. Au delà des efforts de son village maternel, et de premières expositions de galeristes, la reconnaissance officielle, comme souvent en France, tarde à venir. Afin de partager ce travail fascinant d’archéologie contemporaine, Maloof a sué sang et haut. Montant un premier blog aux réactions enthousiastes, puis une exposition, puis ce film en 2013, Finding Vivian Maier… Tout en développant le travail titanesque de l’artiste et enquêtant sur sa vie secrète et sinueuse.

Ce morceau de bravoure a trouvé ses racines en marge des institutions. Film documentaire en clair obscur, déclaration d’amour à la photographie et aux histoires de la rue,  Finding Vivian Maier est un diamant que les amoureux des images doivent porter en étendard.

S.T.

Site officiel Vivian Maier
http://www.vivianmaier.com/

Association du Champsaur
http://www.association-vivian-maier-et-le-champsaur.fr/

Finding Vivian Maier, de John Maloof et Charlie Siskel (2013),
actuellement sur OCS.

Just like Honey

Ring a ding ding

Je dois vraiment partir.
Mais cela ne change rien entre nous.
– Bob.

En revoyant le second film de Sofia Coppola hier soir sur Arte, j’ai reçu la visite de mes 20 ans. En allant le voir à la sortie, il s’agissait pour moi d’une pierre blanche pour les années 2000 frémissantes. La chute du bug de l’an 2000, celle des deux tours, la montée en puissance du web et de la technologie dans la vie quotidienne, l’hyper réalisme de la haute définition au cinéma, l’hésitation face au nouveau siècle, l’ouverture au monde, la montée de la culture populaire Japonaise. Le début des années 2000, c’était un peu tout ça. Et dans mon coeur la solitude et l’espoir de rencontrer quelqu’un de vrai, qui me comprenne. Et tout était dit à l’écran. C’était palpable dans cette variation sur le thème d’Harold et Maud et d’In The Mood for Love, quand l’homme glisse à la fin le secret de son amour dans le silence des pierres.

Hier soir j’ai à nouveau regardé ce film avec ma femme. Le plus important des années 2000 à mes yeux, avec Collateral. 12 ans déjà et pourtant c’était comme si c’était hier, là tout de suite, à deux pas d’aujourd’hui. Des personnes chères étaient encore parmi nous cette année là et l’écrin brut de mon coeur, si plein et si timide au monde, rayonnait d’une lumière noire, secrète et solitaire. Que le temps passe vite… Et comme ce film demeure. A l’aulne de la vitesse et au coeur d’une ville prise entre les feux de la modernité et des traditions, deux générations se croisent et s’aiment respectueusement, humainement et aussi simplement que bonjour.

Il est fatigué et a vécu pas mal de choses. Elle est perdue avec la vie devant elle, à mille lieux des petites connes arrogantes d’aujourd’hui. Quant il lui chante la sérénade sur le Ferry des roucoulades, son regard exprime quelque chose de profond, de sain et d’assez magique. Une sorte d’amour possible-impossible. Et lorsque les choses sont enfin dites et que leur bulle les renforce et les façonne pour toujours, la réconciliation avec la ville, la vie, soi même et la modernité coule à flot. On entend le rythme de son coeur sur l’air pop de la ville moderne. Il ne fait plus qu’un avec elle, avec lui et avec le monde.  Chez Scorsese, le beat des Ronettes amorçait une virée urbaine assez infernale. Sous l’acide du Jesus & the Mary Chain, il sert d’écho aux palpitements du coeur de Bob Harris, réconcilié avec la ville, sa propre vie et le monde. En d’autres mots, une épiphanie porteuse d’espoir et qui a visiblement connu un écho assez universel, si l’on juge le succès de l’oeuvre à l’international.

C’était un grand film en 2003, ni caricatural bourrin, ni élitiste, tout juste arty et totalement à contre courant du cinéma américain de masse. Pour preuve, le regard écarquillé, sans parole et sans jugement de la jeune femme sur la culture Japonaise, ancestrale ou triviale. Filmé en 27 jours avec un budget chandelle, c’est toujours un miracle, porteur des hésitations, de l’ouverture et des fulgurances de son époque. Son seul défaut : raconter les gentils déboires de gens ultra privilégiés. Mais c’est vraiment chercher la petite bête. Pour le reste : obligatoire.

Lost in translation, Sofia Coppola, 2003.

Sylvain Thuret
Des jours sans nuit
20 août 2015

Sur une balade d’Overtime

Avec le temps
La peine s’essouffle
Et la pluie s’arrête

C’est ce qu’on dit toujours,
Avec le temps se referme la plaie
Qui ne cicatrise vraiment jamais
Par amour

Avec le temps
C’est tout ce que l’on dit

Un jour peut-être je n’y penserai pas
Ce jour là sera bien triste
Plus triste que les précédents.

Plus vif que la gifle du vent
Plus fort que la caresse du temps
Plus profond que le plus bel océan
Plus haut que tous les cieux
Tu voles chaque jour un peu de mon coeur
Que ton absence soudaine dévore

Moi qui pensait avoir encore le temps
De te voir et te parler à nouveau.

En mémoire de mon oncle Joel

Lucinda WIlliams – Overtime

Overtime
That’s what they all tell me
That’s what they say to me

Overtime
Your blue eyes, your black eyelashes
The way you looked at life
In your funny way
I guess out of the blue
You won’t cross my mind
And I’ll get over you
Overtime

Your pale skin, your sexy crooked teeth
The trouble you’d get in
In your clumsy way
I guess one afternoon
You won’t cross my mind
And I’ll get over you
Overtime

I guess out of the blue
You won’t cross my mind
And I’ll get over you
Overtime

Quand j’étais chanteur de Xavier Giannolli

Une rencontre

Une rencontre

Elle, jeune et si seule, cassée sous les apparences. Elle vend des espaces vides, vit dans un hôtel. Lui, enfermé dans son rêve de gosse, chante pour les petites gens, les vieux, le baloche. On suit leur chassé croisé alors qu’un lien se tisse, un peu à la manière de Lost in translation. Sauf que l’on est à Clermont. Et que Brian Ferry laisse place à Christophe. Cet hommage passionnant à cette unité nationale de la chanson (de variété, ou pas, là n’est pas la question), incarné d’un pas de deux amoureux, en dit peut-être un peu plus que la simple histoire qu’il raconte. Une rencontre à l’image d’une chanson, une chanson à l’image de mille rencontres. Il est resté enfermé dans ses rêves de jeunesse, tandis qu’elle n’en a pas eu. Ensemble ils esquissent la chanson de Christophe, pour peut-être, retrouver leurs paradis perdus.

Quand j’étais chanteur, Xavier Giannoli, 2006.

Sylvain Thuret
Des jours sans nuit
05 juin 2015

Young Ones de Jake Paltrow

Au milieu du désert, un homme tente de protéger sa récolte, sa famille. 

Empruntant tour à tour au western et à la première partie agricole de Star Wars, Young Ones de Jake Paltrow est un film évoquant le cinéma des années 50, 70, 80, et les préoccupations contemporaines de la fin du monde. Que le film tienne sur un tel maelstrom est déjà une réussite.

Naïf par bien des aspects, parfois maladroit, le récit tire sa puissance d’enjeux clairement énoncés, qui ne volent jamais plus haut que leur cul mais qui font sens en un final oedipien, taiseux, et magnifique.

Il s’agit de transmettre, ou plutôt de prendre la relève. Le jeune héros « n’oublie pas le visage de son père » pour reprendre la ritournelle de La Tour Sombre, et prend sur ses frêles épaules le poids de la vengeance, du souvenir et surtout, de la responsabilité.

Young Ones cristallise ainsi la question de la violence comme argument de self preservation, thème central de la culture américaine aux côtés de l’espace. Oeil pour oeil, dent pour dent : tout cela, au nom du corps familial et de l’innocence, tient debout dans la mythologie américaine. Ces thèmes, très présents dans des oeuvres telles que We own the night de James Gray, There will Be Blood de Anderson, True Grit revu par les Coen et la série droitière The Walking Dead, apportent du sens à l’heure même où le cinéma américain tend à se diluer dans le film Marvel, qui ne dit pas grand chose mais qui tient à le dire, de façon indifférenciée, au plus grand nombre.

Ce discours tenu par Young Ones est d’autant plus intéressant qu’il restaure, d’une part, un premier degré salvateur. Nous avons ici un film qui dit clairement quelque chose à quelqu’un dans un contexte donné. Ne vous fiez pas à la simplicité de cette dernière phrase : il est très important de savoir qui dit quoi aujourd’hui et en quel nom. Le cynisme et la joke permanente, facile et tweetable, ont pris le pas sur la quête de sens, le fond, le texte.  D’autre part on retrouve les thèmes de la transmission tels qu’ils étaient dépeints dans The Road de Mc Carthy et que l’on a vu fleurir dans un jeu vidéo, The Last of Us et déformés par l’ultra sécuritaire Walking Dead. Reprendre la torche dans le noir complet. Faire ce que l’on a a faire. Assumer en silence en encaissant les coups. Avancer droit et planter une graine dans une Terre dévastée. On retrouve là certains thèmes chers au cinéma d’anticipation des années 70 : Rollerball, Silent Running, Soylent Green. Des films qui se présentaient comme tout petits au moment de leur sortie, mais dont le souffle politique trouve toujours un écho aujourd’hui.

Il est intéressant d’apprendre qu’un Star Wars emprunte des plans et des idées à The Searchers de Ford et Lawrence of Arabia de Lean. Et Young Ones arrive, en catimini, à faire la synthèse de tout cela. Enjeux dramatiques simples, mise en scène économe et sensible > discours magistral. Voici un roman d’apprentissage nourri au talion, dans lequel la famille a remplacé la Frontière. A la fin du film, le jeune fermier ne vas pas dans les étoiles, ne détruit pas l’étoile noire, ne sauve pas la princesse. Il regarde sa soeur, qui ne sait pas qu’il a grandi.

Quand son regard se ferme, dans le secret et la prière de la table, le visage des protagonistes s’élève de façon corale dans le générique final, comme une troupe de théâtre qui saluerait son public. A l’instar de Mash et sur une note musicale aussi discrète que profonde, cet effet m’a fait ressentir tout le charme d’une oeuvre faussement mineure, capable d’émouvoir profondément.

Espérons que Jake Paltrow ne cède pas, à l’instar d’un Marc Webb ou d’un Duncan Jones, à l’appel du big buck. Et qu’il continue à nous dire des choses dans le creux de nos oreilles et de notre coeur.

Young ones, Jake Paltrow, 2014.

Sylvain Thuret
Des jours sans nuit
25 avril 2015